Passion et patience – un géologue sur le terrain
Un article rédigé par Matthew Gutsch pour Ressources naturelles Canada et La Science simplifiée
Mars 2026
Dès son plus jeune âge, Makram Hedhli a senti l’appel des sciences de la Terre, plus particulièrement de la géologie. On pourrait même dire qu’il a été façonné par elles, car le monde et l’environnement qui l’entouraient ont littéralement modelé son attachement et son rapport à la Terre et aux histoires que contiennent ses roches.
Il a grandi près des montagnes et de la mer – les récifs, les dunes de plage, les coquillages, la vie et les rides creusées dans le paysage — de la Tunisie, là où la mer Méditerranée rencontre les monts Atlas. Il a toujours été fasciné par les documentaires télévisés sur l’évolution de notre planète et sur les formes de vie étonnantes qui existaient autrefois.
Lorsqu’il a suivi son premier cours de géologie à l’université, il a eu un véritable déclic.
La Science simplifiée a rencontré Makram pour en savoir plus sur sa curiosité scientifique, sur l’importance fondamentale de la géologie pour l’activité économique et sur la volonté du scientifique de favoriser une gestion responsable des ressources naturelles – pour le bien des générations actuelles et futures.
Vous dites avoir eu un déclic à l’université. Qu’est-ce que vous avez compris alors?
J’ai réalisé que ces montagnes faisaient autrefois partie d’un ancien fond marin et que les fossiles qu’on étudiait gardaient la trace de cette évolution. Soudain, les images que j’avais vues à la télé devenaient des choses concrètes que je pouvais toucher, étudier et comprendre. À partir de ce moment-là, tout est devenu limpide : j’ai su que je voulais comprendre le fonctionnement de la Terre.
Makram trouve son inspiration dans le monde qui l’entoure, grâce à son travail de géologue, mais il est toujours fasciné par ce qu’il voit près de chez lui, ici, dans le bassin sédimentaire de l’Ouest canadien.
Qu’est-ce qui vous a attiré au Canada? Comment êtes-vous arrivé à Calgary?
J’ai d’abord déménagé à Montréal, où j’ai terminé mes études de premier cycle et de maîtrise axées sur la géochimie des milieux fluviaux modernes – les cours d’eau et les paysages qu’ils façonnent.
Toutefois, ma curiosité scientifique et mes passions me portaient davantage vers les bassins sédimentaires et les anciens milieux marins. J’ai donc présenté ma candidature au doctorat à l’Université de Calgary, où j’ai eu la chance de pouvoir choisir mon sujet de recherche. Je voulais étudier les confins occidentaux de l’Amérique du Nord, là où se trouvent les roches sédimentaires les plus intéressantes. Cette région offre également de magnifiques paysages et un patrimoine géologique extraordinaire.
Une fois mon doctorat terminé, je n’ai pas hésité à continuer de centrer mon travail sur mon terrain de jeu habituel – le bassin sédimentaire de l’Ouest canadien [BSOC].
De plus, notre façon de gérer et d’exploiter les ressources naturelles a un impact direct sur les fondements mêmes de notre économie – et, à coup sûr, sur l’avenir de la prochaine génération. Je voulais faire ma part à cet égard grâce à mes connaissances et contribuer à assurer l’emploi d’une approche responsable et durable.
Qu’est-ce qui rend l’étude de la géologie sédimentaire et du BSOC si particulière par rapport à d’autres champs de la géologie?
D’abord et avant tout, je trouve que le BSOC est un bassin fascinant. Il est là depuis environ 500 millions d’années. C’est le deuxième plus grand bassin sédimentaire de la planète et l’un des mieux caractérisés sur le plan géologique. De plus, le Canada est l’un des rares pays où toutes ces données géologiques sont accessibles au public.
En effet, presque partout ailleurs dans le monde, les scientifiques souffrent d’un manque de données. Dans le BSOC, c’est l’inverse : on a tellement d’information pour nourrir nos travaux!
Malgré cette abondance, le bassin suscite encore de nombreuses questions et abrite quantité de ressources inexploitées à explorer.
Quelles sont les questions auxquelles vous cherchez des réponses?
À la base, je m’intéresse à la façon dont s’est déplacée la croûte terrestre – aussi bien à l’horizontale qu’à la verticale – et à l’impact qu’ont eu ces mouvements sur le patrimoine sédimentaire. Ce patrimoine peut nous apprendre tant de choses sur les climats passés, sur l’évolution du niveau des océans et même sur les conditions de vie anciennes.
Il y a aussi la dimension pratique, directement en lien avec l’exploitation de l’énergie et des ressources. Si on comprend comment les roches se sont formées et l’information qu’elles contiennent, il est plus facile de savoir où on peut trouver des choses comme des réservoirs, des roches mères et des sources d’énergie géothermique, de même que des minéraux critiques et des métaux précieux – qui font tous partie intégrante d’un avenir énergétique durable.
Répondre à ces questions est au cœur du travail des géologues. Nous vivons sur cette planète extraordinaire et interagissons chaque jour avec elle par l’air que nous respirons, l’eau que nous buvons et les ressources que nous utilisons. Notre objectif est de mieux comprendre le fonctionnement de la Terre pour pouvoir la protéger tout en répondant aux besoins de notre espèce. L’idée, c’est de trouver cet équilibre : apprendre de la planète pour pouvoir l’habiter de façon responsable.
Quels récits raconte le bassin sédimentaire de l’Ouest canadien, et quelles sont leurs implications pour les populations au Canada et ailleurs dans le monde?
Le BSOC est vaste, d’une grande richesse et plein de possibilités, et je dirais que c’est le terrain le plus généreux au Canada. On y trouve à peu près toutes les ressources imaginables : pétrole, minéraux, espaces interstitiels où stocker du carbone et chaleur exploitable à des fins énergétiques.
Or, toutes ces ressources viennent de l’incroyable passé géologique de la région : une histoire ponctuée de catastrophes, d’extinctions massives, de glaciations et même de périodes à effet de serre. Alors quand on l’étudie, on ne découvre pas qu’une seule histoire, on en découvre plusieurs.
Makram et son collègue Wanju Yuan sur l'île Cornwallis, dans l'Arctique canadien, à la fin d'une longue journée consacrée à l'échantillonnage pour l'évaluation des ressources géothermiques.
À quoi ressemble une journée type sur le terrain?
Nos critères sur le terrain sont simples : dès qu’on trouve une section ou un affleurement en bon état, assez proche de son état d’origine, on est contents. Et si la météo est favorable, c’est encore mieux!
On passe la journée à étudier les roches et à faire des observations, puis on s’en retourne au camp souvent avec plus de questions en tête qu’à notre arrivée.
Mais c’est la beauté de la géologie : chaque fois qu’on découvre quelque chose de nouveau, ça nous mène à quelque chose d’encore plus intrigant à explorer. C’est un travail difficile, mais extrêmement gratifiant : on est dehors au milieu de paysages spectaculaires et on peut littéralement déchiffrer l’histoire de la Terre dans la roche.
Quels sont les principaux défis rencontrés par les géologues aujourd’hui?
Je pense que les plus grands défis en géologie aujourd’hui sont les mêmes que dans n’importe quelle science fondamentale : les approches axées sur les données remplacent tranquillement le travail manuel.
On pense parfois qu’on en sait long, mais il y a tellement de choses qu’on ne comprend pas encore. Au fil du temps, les outils numériques ont commencé à supplanter certaines sciences de base comme la paléontologie, la palynologie ou la biostratigraphie. Ce sont des outils puissants, mais les données qu’ils produisent sont souvent biaisées ou incomplètes. Dans certains cas, il faut déployer beaucoup d’efforts pour revenir à la base et réexaminer en personne les roches et les fossiles.
Un autre grand défi, c’est la façon dont est perçue et présentée la géologie. Je pense que les gens sous-estiment souvent l’importance des connaissances géologiques de base, que ce soit pour atténuer des risques comme les tremblements de terre à Vancouver, pour aménager judicieusement le territoire ou pour réduire la dégradation des terres ou leur mauvaise utilisation. La géologie est à la base de tout ça.
Qu’est-ce qui vous enthousiasme à propos de l’avenir de la géologie?
La géologie a toujours été à l’origine de grandes révolutions économiques : charbon, moteurs à vapeur, grandes découvertes de pétrole et de gaz naturel, moteurs à combustion, industries pétrochimiques, grands barrages hydroélectriques, etc. Les connaissances géologiques sont au cœur de ces mouvements. Les géologues trouvent d’abord la ressource brute, dont l’exploitation est ensuite rendue possible par les progrès technologiques.
Par exemple, la révolution économique actuelle exige de nouvelles ressources – des minéraux critiques et d’autres matériaux qui entrent dans la fabrication des batteries de véhicules électriques, une priorité pour beaucoup de pays. Alors, le travail ne risque pas de manquer.
Par ailleurs, c’est emballant de voir qu’on explore déjà d’autres planètes, comme Mars.
Les géologues seront toujours à l’avant-garde de l’exploration, à étudier les substrats et les conditions propices à la vie, que ce soit sur notre planète ou au-delà, et c’est ce qui m’emballe le plus.
Que diriez-vous à quelqu’un qui songe à devenir géologue?
La géologie est un monde en soi. Y faire carrière peut s’avérer extrêmement gratifiant.
Je dirais aussi que les géologues doivent faire preuve de curiosité. Personnellement, c’est la curiosité qui me fait avancer. Comme universitaire ou comme chercheur, il en faut une bonne dose. La volonté de trouver des réponses est le moteur de toutes nos démarches, qu’il s’agisse de comprendre le passé de la Terre ou d’explorer les ressources de notre planète ou même d’autres planètes.
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Makram a parcouru le monde avec passion et patience, mettant au jour l’histoire enfouie dans les couches rocheuses de la Terre. La géologie nous aide à comprendre ce qu’il y a sous nos pieds là où nous habitons, travaillons et nous amusons – et les géologues ont préparé le terrain à beaucoup de grands progrès de l’humanité qui ne se seraient jamais réalisés autrement. Depuis l’exploitation de la géothermie et des hydrocarbures qui a animé la révolution industrielle jusqu’au rover téléguidé qui arpente seul la planète Mars pour collecter des roches et des sédiments, la géologie demeure une source de progrès.
Si vous êtes journaliste ou enseignant et souhaitez en savoir plus sur les travaux de Makram ou lire son dernier article, communiquez avec nous à : sciencecommunications-communicationsscientifiques@nrcan-rncan.gc.ca.
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