Partie 2 : Des braises aux écosystèmes

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Graines, sylviculture et régénération après un feu de forêt

Mai 2026

Par Nicole Simmons

Bienvenue à la deuxième partie d’une série en deux volets de La science simplifiée qui s’intéresse à la régénération des forêts canadiennes après un feu. Dans la première partie, nous nous sommes entretenus avec des scientifiques du Service canadien des forêts (SCF) pour mieux comprendre le rôle des coléoptères et des champignons en tant que premiers intervenants de la nature. Dans le présent article, nous nous pencherons sur un autre volet : le rétablissement de différentes espèces d’arbres canadiennes et le rôle de la sylviculture dans la régénération des forêts et l’adaptation aux changements climatiques.

Une forêt incendiée qui présente quelques signes de vie, notamment de la végétation qui recommence à pousser sur le sol forestier

Certaines espèces d’arbres dépendent des feux de forêt pour ouvrir leurs cônes afin que leurs graines puissent être dispersées.

Semer les graines du renouveau

Chaque année, les feux de forêt ravagent de vastes étendues des forêts canadiennes, laissant derrière eux des troncs noircis, des ciels voilés de fumée et le crépitement du bois qui se consume. Ces paysages brûlés deviennent alors un terreau propice à de nouvelles possibilités de croissance.

Si les insectes et les champignons figurent parmi les premiers à arriver, les arbres et d’autres formes de végétation sont déjà à l’œuvre, parfois même lorsque les flammes brûlent encore. Pour comprendre la suite, il faut aller creuser sous les cendres – dans le sol.

« Dans la forêt boréale canadienne, la plupart des espèces d’arbres sont bien adaptées au feu », explique Ellen Whitman, chercheuse scientifique spécialisée en feux de forêt au Service canadien des forêts (SCF).

Des espèces comme le pin gris et le pin tordu latifolié sont particulièrement adaptées aux feux de forêt et en dépendent même pour libérer leurs graines et produire de nouveaux arbres. Leurs cônes sont sérotineux, ce qui signifie qu’ils sont étroitement scellés par une résine épaisse sensible à la chaleur qui maintient leurs écailles fermées. Lorsque les flammes montent dans la forêt, une exposition prolongée à une chaleur intense provoque l’ouverture des cônes et la libération de leurs graines. Celles-ci tombent depuis la cime des arbres et se déposent directement sur le sol riche en nutriments recouvert de cendres.

« En plus des espèces sérotineuses, on compte aussi l’épinette noire, qui est l’un des arbres les plus répandus au Canada, ajoute Ellen. L’épinette noire est semi-sérotineuse et possède des amas de cônes denses à son sommet. C’est comme une banque de graines aérienne. »

Alors que les arbres sérotineux et semi-sérotineux libèrent activement leurs graines en réponse au feu, d’autres espèces peuvent se régénérer à partir de zones non touchées, ou même repousser à partir du sol.

Deux images, l’une montrant un chercheur portant un gilet de sécurité et un masque dans une forêt entourée de jeunes rejets des peupliers faux-trembles, et l’autre un paysage où une plante appelée « kalmia à feuilles étroites » commence à repousser après un feu.

Les forêts sont résilientes et les chercheurs connaissent bien la série habituelle d’étapes menant à la régénération. Mais comme chaque forêt et chaque feu sont différents, le rétablissement n’est pas toujours pareil.

« Certains arbres peuvent aussi produire des rejets ou des drageons, explique Ellen. Ainsi, même si l’arbre a été détruit en surface, il peut encore avoir beaucoup d’énergie et de ressources stockées dans ses racines, qui sont isolées de la chaleur du feu, et il peut repousser avec le temps. »

Toutes les espèces d’arbres ne dépendent pas uniquement des graines activées par la chaleur ou des rejets de souche. Les feuillus comme les bouleaux à papier et les peupliers faux-trembles produisent des graines légères qui se dispersent dans les zones brûlées depuis l’extérieur du périmètre de l’incendie. Certains conifères, comme le pin ponderosa et le douglas de Menzies, ont des graines ailées qui sont transportées par le vent. Ces espèces ont besoin de graines provenant d’arbres vivants non touchés par le feu pour s’établir dans les zones brûlées.

« Dans ces cas, on peut voir les arbres coloniser les zones brûlées à partir de la périphérie, là où le feu était moins intense ou là où les arbres n’ont pas été touchés, leurs graines étant transportées par le vent ou par les animaux qui reviennent, explique Ellen. Dans ces types d’écosystème, souvent associés aux sapins et à l’épinette blanche, on peut s’inquiéter d’un manque de sources de graines dans les zones brûlées de forte intensité où peu d’arbres ont survécu. »

Chaque espèce d’arbre réagit au feu de manière différente, ce qui contribue à la réussite du rétablissement des forêts au fil du temps et aide éventuellement les paysages à retrouver une diversité d’arbres et de végétation.

Cependant, la régénération ne se produit pas toujours de façon uniforme. Après certains feux de forêt, la capacité de la nature à se rétablir par elle-même peut être limitée, et les forêts ont parfois besoin d’un petit coup de pouce. C’est à ce moment-là que l’intervention humaine entre en jeu.

Deux images, l’une montrant de jeunes semis de pin gris ayant poussé naturellement, et l’autre une collection de plants cultivés prêts à être plantés

Bien que les arbres et les paysages incendiés puissent éventuellement reprendre vie, ils ont parfois besoin d’un petit coup de main. C’est là qu’interviennent les plants cultivés.

Collaborer avec les arbres : contribuer à la diversité forestière

Le feu peut avoir des effets à la fois positifs et négatifs sur les lits de germination, explique Nelson Thiffault, ingénieur forestier et chercheur en sylviculture au SCF.

« D’un point de vue positif, le feu libère des nutriments et aide à contrôler la végétation concurrente, ce qui donne aux semis d’arbres de meilleures chances de s’établir. Mais selon l’intensité du feu, certains nutriments peuvent être perdus en brûlant. »

Lorsque des feux surviennent au même endroit pendant plusieurs années d’affilée ou qu’ils sont très intenses, les sources de graines peuvent disparaître ou les conditions des lits de germination peuvent ne plus être adéquates pour certaines espèces. Dans ces cas, la régénération naturelle a besoin d’un coup de main.

C’est là qu’intervient la sylviculture : la science de cultiver et d’entretenir des forêts afin de répondre à une série d’objectifs. Après un feu de forêt, le reboisement peut nécessiter la préparation du sol, la plantation de plants ou même l’introduction d’espèces différentes, mieux adaptées aux conditions changeantes.

Montage photo de quatre images montrant des ours et des orignaux qui reviennent dans la forêt après un feu

La faune, comme les ours et les orignaux, revient dans la forêt après un feu, comme le montrent des caméras sur un site de recherche de RNCan.

« Les feux de forêt présentent aussi de belles occasions sur le plan de la sylviculture d’adaptation, explique Nelson. Par exemple, nous pouvons recourir à la migration assistée en plantant des espèces d’arbres ou des génotypes mieux adaptés aux changements climatiques à venir. »

Cette approche est déjà mise à l’essai dans divers sites de recherche post-incendie partout au Canada. « Nous avons étudié des plantations mixtes, où certaines espèces sont plantées pour soutenir d’autres espèces, précise-t-il. Par exemple, planter de l’aulne peut augmenter l’azote dans le sol, ce qui pourrait aider les conifères à mieux croître. »

Comme il n’existe pas de solution universelle, une approche sur mesure s’impose pour chaque site. La profondeur du sol, les dépôts de surface, le relief et d’autres facteurs influencent les types d’intervention possibles. Bien que les provinces et les entreprises forestières réalisent la majorité des travaux de reboisement, les scientifiques de Ressources naturelles Canada (RNCan) se concentrent sur la recherche et les pratiques exemplaires.

D’un océan à l’autre, la collaboration est essentielle. Les scientifiques de RNCan travaillent souvent de concert avec des équipes de recherche provinciales pour tester de nouvelles méthodes de régénération et des espèces adaptées au climat. Les résultats contribuent à orienter les efforts du Canada en matière de réaménagement des forêts après les saisons de feux.

Devant un paysage post-incendie parsemé de jeunes semis, Nelson voit bien plus qu’une perte – il voit de la résilience. « Lorsqu’on observe de près un site incendié, on peut voir que la forêt commence déjà à reprendre ses droits. Chaque semis contribue à la régénération, mais aussi à l’adaptation future. »

Des insectes aux champignons, des graines à la sylviculture, la régénération forestière après un feu se déroule en plusieurs étapes. Chaque acteur joue un rôle important dans la transformation du paysage incendié en écosystème florissant, preuve que la régénération est un processus naturel impliquant toutes les espèces – un processus que la science peut aussi soutenir et orienter.

Curieux d’en savoir plus sur le sujet? Lisez le premier article de cette série en deux volets pour vous renseigner sur les premiers intervenants de la nature : les coléoptères et les champignons.

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